
C’était un jeudi. Je l’ai vue, en contrebas du sentier côtier. Elle jouait, à quelques pas du rocher, sur le sable mouillé. La mélodie retentit encore au fond de mes tripes. Mais personne ne voudra me croire, je porte seule le souvenir de ce piano en cristal, posé sur la plage, à marée basse. Si je parle de la pianiste, on m’enverra à Heinlex, aux urgences psychiatriques, avec beaucoup, beaucoup de petits cachets pour dormir et oublier.
Hors de question. Je ne veux oublier ni sa longue chevelure rousse ni son parfum iodé.
Entendons-nous bien : pour moi, il s’agit d’une mauvaise rencontre. Jusqu’à ce jour, Porcé me comblait avec ses oiseaux, ses chênes et ses jolies villas. Un quartier pour s’évader à cinq minutes de chez moi. Avec le ressac pour bercer mes pas sur le chemin du retour.
Elle a tout changé. À la minute où je l’ai aperçue, mon cœur s’est tordu. Le souffle coupé, un désir violent m’a submergé. Une pulsion monstrueuse. Je voulais avaler cette créature, devenir elle. Il fallait que je prenne sa place.
Alors, d’un pas mécanique et décidé, je suis descendue par le sentier raide menant à la plage. Encore une trentaine de mètres pour l’atteindre. Elle jouait toujours. Chaque note cognait ma poitrine. Si bon, si cruel, si insupportable. Je m’approchais. À présent, je distinguais nettement ses boucles qui dansaient dans la brise, son corps parfait drapé dans un châle merveilleux. Cachemire, mohair ? Plus que trois mètres avant de le savoir…
Me voici tout près, je pouvais presque la toucher. Elle a frémi et ses mains se sont figées au-dessus du piano. Puis elle s’est tournée. Une mauvaise rencontre, je vous dis.
Bouche bée, j’ai reculé de quelques pas. Tellement belle, vénéneuse.
D’un regard, elle a allumé les ténèbres en moi. Elle savait. Je l’ai compris à son sourire de félin. Lentement, elle s’est levée. J’ai fixé la peau veloutée de son décolleté où brillait une clé attachée à une fine chaîne dorée. D’un geste, elle l’a ôtée. Ensuite, tout est allé très vite. Je ressens encore maintenant l’onde de choc au contact de sa main. En un éclair, elle m’a remis la clé, jeté son châle à terre pour se diriger vers la mer et y disparaître. Quelques instants après, le piano se désagrégea en une multitude de grains de sable.
J’ai ramassé le châle, dans un état second. C’était du cachemire. J’ai remonté le sentier pour rejoindre la falaise. Puis j’ai scruté le large, le temps de distinguer une tête rousse plonger dans les vagues. Secouée, j’ai serré plus fort la clé dans ma main droite. J’aurais juré voir aussi une queue de poisson.